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Pourquoi tant de Français ne se reconnaissent plus dans leur travail ?

mai 2026

Plus d'un actif sur deux se dit perdu dans sa vie professionnelle. Près d'un Français sur deux âgé de 18 à 54 ans envisage de changer de travail dès 2026. Derrière ces chiffres du Baromètre Amour Pro 2025 de Chance, se dessine une fracture plus profonde qu'une simple crise de l'emploi : un malaise du sens, de la reconnaissance et de la projection.

Selon le Baromètre Amour Pro 2025 réalisé par Chance avec YouGov, 53 % des répondants se disent perdus dans leur vie professionnelle et seuls 2,3 % déclarent que « tout va très bien ». Plus inquiétant encore : 79 % des Français expriment au moins une insatisfaction préoccupante vis-à-vis de leur vie professionnelle, tandis que 30 % envisagent de changer de travail en 2026, une proportion qui grimpe à 46 % chez les 18-54 ans.

Pour Ludovic de Gromard, cofondateur de Chance.co, l'un des principaux acteurs français de l'orientation professionnelle des adultes et notamment du Bilan de compétences, ces chiffres racontent surtout une crise de la relation : au manager, à soi-même, au collectif, mais aussi à l'avenir. À ses yeux, nous sommes entrés dans une époque où chacun se vit comme un « individu-histoire », avec un parcours singulier et des attentes existentielles fortes vis-à-vis du travail.

Dans ce Grand Entretien, il revient sur la montée du désamour professionnel, le besoin croissant de reconnaissance, les limites des réponses superficielles au mal-être au travail, mais aussi sur « l'éléphant au milieu de la pièce » : l'intelligence artificielle et la transformation massive des trajectoires professionnelles qu'elle pourrait provoquer. Avec, en filigrane, une conviction : orientation, santé mentale et transitions professionnelles devraient devenir des sujets politiques centraux dans les années à venir.

Chiffres clés

  • 53 % des actifs se disent perdus dans leur vie professionnelle.
  • 2,3 % seulement déclarent que « tout va très bien » dans leur vie pro.
  • 79 % des Français déclarent au moins une insatisfaction préoccupante vis-à-vis de leur vie professionnelle.
  • 30 % des Français envisagent de changer de travail en 2026. Cette proportion monte à 46 % chez les 18-54 ans.
  • Près de 70 % des salariés expriment au moins un grief à l'égard de leur manager, principalement lié au manque de reconnaissance et d'écoute.
  • 77 % des personnes engagées dans une démarche de bilan de compétences sont des femmes.
  • 47 % des actifs citent le manque d'opportunités professionnelles visibles comme premier frein à leur épanouissement.

53 % des répondants se disent perdus dans leur vie professionnelle. Seuls 2,3 % déclarent que « tout va très bien ». Qu'est-ce que cela dit de notre rapport contemporain au travail ?

Ce chiffre raconte une chose très profonde : beaucoup de personnes sont en poste, mais ne se sentent plus à leur place. Elles continuent, elles tiennent, elles avancent, mais elles ne savent plus très bien pourquoi. C'est cela qui est frappant : le problème n'est pas seulement le chômage ou la précarité visible. Il y a aussi une France qui travaille, mais qui doute. On peut être installé professionnellement et profondément perdu. Le baromètre montre que le plaisir au travail existe encore, mais qu'il n'est plus la norme. Il y a un désalignement massif entre ce que les gens font, ce qu'ils désirent, ce qu'ils pensent pouvoir faire et les possibilités réelles qu'ils perçoivent autour d'eux.

Ce malaise professionnel est-il seulement individuel ou devient-il un problème collectif ?

À l'échelle individuelle, on peut toujours dire : « Je ne suis pas bien dans mon travail, je dois changer quelque chose. » Mais quand plus d'une personne sur deux se dit perdue, ce n'est plus seulement une affaire personnelle. C'est un problème collectif. Le risque, c'est que le désamour du travail produise de l'immobilité, de la résignation, puis de la défiance. Quand les gens ne se sentent plus capables d'agir sur leur trajectoire professionnelle, cela déborde forcément sur leur rapport à la société. Le travail reste un lieu majeur de reconnaissance, d'autonomie et de projection. Quand ce lieu devient une source de frustration chronique, cela abîme la confiance. C'est pour cela que je parle souvent de prévention pour la santé mentale professionnelle. On traite encore trop souvent les conséquences : le stress, le burn-out, l'épuisement. Mais on ne traite pas assez les causes.

Vous dites que les gens formulent souvent leur malaise de manière extérieure : « mon manager », « la pression », « le salaire ». Pourquoi est-ce insuffisant pour dépasser le malaise professionnel ?

Dire « mon manager est nul », « je subis trop de pression », « je veux gagner plus » peut être vrai. Mais si l'on ne comprend pas sa propre relation au travail, on reste dans une insatisfaction diffuse. Il faut pouvoir se demander : qu'est-ce qui compte vraiment pour moi ? De quoi ai-je besoin pour me sentir à ma place ? Quelle pression suis-je capable d'accepter ? Quel niveau minimum de rémunération me permet réellement de vivre et de me projeter ? Qu'est-ce que je cherche : de l'autonomie, de la sécurité, de l'apprentissage, de l'utilité, du statut ? C'est ce que j'appelle l'hygiène mentale professionnelle. Le « connais-toi toi-même » est fondamental. Sans cette connaissance de soi, on risque de passer des années dans une espèce de magma d'insatisfaction, en se disant simplement : « C'est comme ça, le travail. »

Vous vous appuyez sur le sociologue et historien Pierre Rosanvallon pour expliquer le passage de « l'individu-condition » à « l'individu-histoire ». En quoi cela éclaire-t-il la crise du travail ?

Pierre Rosanvallon, dans Les épreuves de la vie, montre que si l'on veut améliorer la vie des gens, il faut comprendre une chose : nous ne pouvons plus adresser les problèmes sociaux en pensant uniquement à la condition sociale : les ouvriers, les cadres, les employés, le prolétariat. Cette grille de lecture héritée des Trente Glorieuses ne suffit plus. Aujourd'hui, si l'origine sociale a évidemment un impact fort sur la vie des gens, pour améliorer la vie des gens, il est nécessaire d'analyser les trajectoires individuelles de vie, ce que Rosanvallon appelle « l'individu-histoire » : une personne avec un parcours singulier, des épreuves, des bifurcations, des contraintes, des aspirations propres. Cela ne veut pas dire que les classes sociales ont disparu, mais on ne peut plus améliorer la vie des gens sans « descendre » au niveau individuel. Il nous faut regarder et reconnaître l'unicité des trajectoires, pour prétendre améliorer la vie des citoyens de ce « groupe ». Et d'ailleurs, l'unicité c'est dans l'air du temps : l'environnement des années 2020, à commencer par les réseaux sociaux, nous pousse plus que jamais à souligner ce qui nous différencie des autres.

Nous ne sommes plus des individus-condition, mais des individus-histoire.

Est-ce que cela transforme le besoin de reconnaissance au travail ?

Complètement. On parle souvent de reconnaissance du travail accompli : être remercié, valorisé, récompensé. C'est important. Mais ce qui monte aujourd'hui, c'est une reconnaissance plus existentielle. Les salariés ne demandent pas seulement : « Est-ce que mon travail est reconnu ? » Ils demandent aussi : « Est-ce que je suis vu aussi dans mon unicité au-delà du rôle que j'endosse ? Est-ce que je suis entendu ? Est-ce que mon ou ma manager comprend ce qui compte pour moi ? » Le baromètre montre que près de 70 % des salariés expriment au moins une insatisfaction à l'égard de leur manager, principalement autour du manque de reconnaissance, d'écoute, d'empathie et de soutien. Ce ne sont pas d'abord des griefs stratégiques. Les gens ne disent pas : « Mon manager ne sait pas piloter une vision. » Ils disent : « Il ne me voit pas pour qui je suis au-delà de mon rôle, il ne m'entend pas. »

Cela veut-il dire que la crise du travail est d'abord une crise de la relation ?

Oui. Ce que révèle ce baromètre, ce n'est pas seulement une crise du travail en tant que tel, mais une crise de la relation : à soi, au manager, aux autres et à l'avenir. Quand une personne peut parler de sa relation au travail avec son ou sa manager, quand elle peut dire ce qui compte pour elle, ce qui la met sous pression, ce qui la motive, ce qui l'épuise, la relation change. Elle se sent vue. Elle se sent entendue. Les nouvelles générations expriment cela très fortement, mais ce besoin dépasse les jeunes. On le voit aussi chez des personnes de 40 ou 50 ans qui, après le Covid, se sont mises à questionner leur trajectoire.

Pourquoi parler d'« hygiène mentale professionnelle » plutôt que seulement de QVCT ou de prévention des risques psychosociaux ?

Parce que la santé mentale au travail est encore trop souvent pensée en réaction : on agit quand les gens vont déjà mal. Or il faut aussi une approche préventive. L'hygiène mentale professionnelle, c'est la capacité à interroger régulièrement sa relation au travail avant que cela casse. Cela suppose de savoir ce qui nous nourrit, ce qui nous épuise, ce qui nous donne le sentiment d'être utile, ce qui nous met en conflit avec nous-mêmes. La grande majorité des burn-out ne sont pas seulement liés au nombre d'heures travaillées. Ce n'est pas simplement : « Je travaille trop, donc je fais un burn-out. » C'est souvent plus profond : ce que je fais n'a plus de sens dans ma vie, ou entre en contradiction avec ce que je suis. La prévention ne peut donc pas se limiter à des dispositifs de réparation. Elle doit aussi permettre aux personnes de reprendre la main sur leur trajectoire.

Les salariés ne demandent plus d'être récompensés, mais d'être vus

Est-ce que ce sujet devrait devenir politique, notamment en vue de 2027 ?

Oui, parce que le travail touche à l'autonomie, à la dignité, à la santé mentale, au pouvoir d'achat, à la mobilité sociale, à la confiance démocratique. On ne peut pas parler de dette publique, de pouvoir d'achat, d'immigration ou de chômage sans parler de la racine, la transformation du travail, qui est à la base de la création de valeur. Le mal-être professionnel, le manque d'autonomie, le sentiment de ne pas être reconnu ou de ne pas avoir prise sur sa vie peuvent nourrir la défiance. Il existe un lien entre conditions de travail, autonomie et rapport au vote extrême. Ce n'est évidemment pas le seul facteur, mais c'est un élément majeur. Pour moi, la santé mentale professionnelle devrait être une grande cause, pas seulement au sens médical, mais au sens démocratique : comment redonner aux individus des capacités d'action sur leur vie professionnelle ?

Vous dites que l'intelligence artificielle est « l'éléphant au milieu de la pièce ». Pourquoi ?

Parce que l'IA va provoquer une transition de carrière massive. À mes yeux, nous allons vivre la plus grande transition de carrière de l'histoire de l'humanité. L'IA va transformer les métiers, automatiser des tâches, modifier les besoins en compétences, déplacer la valeur. Certaines personnes auront trop peu de travail, d'autres devront changer très vite de rôle ou de secteur. Et ce sujet aura un impact direct sur tout le reste : le chômage, les finances publiques, le pouvoir d'achat, la cohésion sociale. Ne pas le traiter politiquement serait irresponsable.

Au fond, est-il encore possible d'aimer son travail ?

Oui, mais il faut sortir d'une vision naïve. Aimer son travail ne veut pas dire chercher un travail parfait. L'« Amour Pro » est une aspiration profondément humaine : trouver un endroit où ce que l'on fait compte, où l'on ne se trahit pas tous les matins en allant travailler. Les personnes ne fuient pas le travail en tant que tel. Elles refusent surtout d'endurer encore dix, quinze ou vingt ans un travail désaccordé avec leurs valeurs, leurs besoins, leur santé mentale ou leur désir d'utilité. L'horizon n'est pas forcément le retrait. C'est plutôt la recherche d'un travail plus juste et plus vivable.

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