
Un mot a disparu des discours politiques : l'émancipation par le travail. En 2017, on en faisait une promesse de société. Aujourd'hui, alors que 53 % des actifs se disent perdus (Baromètre Amour Pro, Chance, 2025) et que l'IA s'apprête à redéfinir chaque métier, plus personne n'en parle. C'est pourtant la question centrale de cette élection. La réponse tient en un droit : celui de se réorienter, tout au long de la vie. Un droit collectif, au même titre que l'école ou l'assurance chômage.
Alors, pendant que la classe politique détourne le regard, un pays entier avance à l'aveugle. Et un pays où les actifs ne savent plus où ils vont est un pays qui se fragilise. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut dérouler le fil en trois temps.
Le malaise est ancien : il a précédé l'IA de loin. Depuis vingt ans, le travail a changé de nature, mais pas le regard que l'on porte sur lui. Il ne souffre pas d'un problème de chiffres, mais de sens. On mesure l’emploi, le chômage, les compétences, les tensions de recrutement. On compte, on commente, et on passe à côté de l'essentiel.
Car on peut avoir un CDI et ne plus savoir pourquoi on se lève. On peut être considéré comme stable et inséré dans les chiffres, et profondément désorienté dans la réalité.
Le Baromètre Amour Pro de Chance.co (2025) le montre brutalement : 53 % des actifs se disent perdus dans leur vie professionnelle, et seuls 2,3 % déclarent que tout va très bien. Mais là encore, le chiffre n'est pas le sujet : il est la preuve d'un basculement. Quand plus d'un actif sur deux se dit perdu, ce n'est plus un malaise individuel. C'est un signal politique.
Antoine Foucher l'a écrit dans Sortir du travail qui ne paie plus (Éd. de l'Aube, 2024) : le travail ne tient plus ses promesses matérielles.
Nous ajoutons une fracture qu'il faut nommer aussi clairement : le travail ne tient plus ses promesses de sens. Et cette fracture, la plus silencieuse, oppose celles et ceux qui ont encore prise sur leur trajectoire à ceux qui naviguent sans boussole.
Ce malaise de fond, les dernières années l'ont rendu brûlant. Après le Covid, une injonction au sens a traversé le pays : des millions d'actifs ont exploré d'autres façons de travailler, d'autres rythmes, d'autres priorités. Puis la crise économique a tout refroidi. La crispation, le repli, la quête de sécurité ont repris le dessus.
Or sécurité et sens tirent dans des directions opposées : on se fige pour se protéger au moment même où l'on aspire à se réinventer. C'est de ce conflit que naît le désamour professionnel. Non pas un refus de l'effort, mais l'épuisement de ceux qui n'arrivent plus à concilier ce qu'ils sont et ce qu'on leur demande d'être.
On ne légifère pas sur un monde figé quand le réel, lui, n'arrête plus de bouger. Le politique continue de penser le travail comme un stock d'emplois à gérer, quand il est devenu une matière vivante, mouvante, intime.
Et le pire est devant nous. Le débat reste enfermé dans une question binaire : l'IA va-t-elle supprimer des emplois ? C'est trop court. Le vrai sujet est humain : comment des millions de personnes vont-elles retrouver leur place quand leur métier, leurs compétences et leur utilité perçue peuvent changer en quelques mois ?
On ne peut pas demander aux individus d'être agiles dans un système qui ne leur donne pas les moyens de se repérer. On ne peut pas célébrer la formation tout au long de la vie sans organiser l'orientation tout au long de la vie.
C'est là que l'émancipation par le travail doit revenir au cœur du débat présidentiel : non comme un slogan, mais comme une infrastructure démocratique.
Le droit réel, pour chacun, de se réorienter : un droit accessible, lisible, accompagné, continu. Pas un luxe pour cadres en quête de sens. Pas un dispositif de secours quand tout a déjà craqué. Une garantie collective, au même titre que l'école ou l'assurance chômage.
Un malaise installé depuis vingt ans, une tension qui s'aggrave aujourd'hui, une révolution technologique qui s'annonce demain : c'est un cocktail explosif. Et personne ne s'attelle à le désamorcer.
Nous ne demandons pas un débat de plus. Nous demandons un engagement : qu'aucun candidat à la présidentielle ne puisse esquiver la question du travail à l'heure de l'IA. Car un pays qui ne donne pas à ses citoyens les moyens de choisir leur trajectoire finit par leur demander d'accepter leur assignation. Et à l'heure de l'IA, retrouver sa place ne doit plus être une chance individuelle, mais un droit collectif.
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