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Les déviations

Ludovic de Gromard : savoir provoquer la chance

février 2022

Personne ne réagissait. Donc je me suis dit: Ludo, c'est pour toi. Je me suis levé du fond, je me suis mis à courir avec ma chemise en jean entre les tables de gala et j'arrive en bas de la scène, je vois Younus, qui est normalement un mec super souriant, ouvre de grands yeux en disant: C'est qui ce petit jeune-là qui débarque ? Et je vois Emmanuel Fabeer, qui était déjà une des figures en France de la réflexion de comment est-ce que l'entreprise, au cœur de l'économie, peut avoir un impact positif sur la société. Donc là, je me dis: Ludo, ne te foire pas. Il est 7h00 du matin, je suis dans mon lit, seul, et je pleure. En fait, j'ai pleuré une bonne partie de la nuit. Je suis à Rio, où j'habitais, et il faut que je me lève pour aller expliquer par Skype à l'équipe en France que la stratégie qu'on avait adoptée pour permettre aux gens de trouver leur voie pour s'en sortir dans la vie n'était pas la bonne stratégie et qu'on allait licencier 80% de la boite. Je me connecte à Skype. J'avais préparé un texte pour leur expliquer pourquoi.

Et au bout de deux minutes, je craque, je suis incapable d'aller plus loin. J'arrête la connexion, je me reconnecte, je réessaie deux minutes et puis je recraque. Je m'arrête dix minutes, je me reconnecte une troisième fois et en fait, je n'ai jamais réussi à aller au bout. Et de là, je suis parti au bureau à Rio pour l'équipe brésilienne avec une une trentaine de personnes et j'ai dû leur expliquer qu'on allait fermer le bureau et donc licencier quasiment l'intégralité de l'effectif. Et donc on s'est tous mis à pleurer et je me suis retrouvé a posteriori dans ce bureau, seul, en me disant qu'on avait foiré et que notre rêve, on l'atteindrait jamais. On avait un partenaire très important pour nous qui est google. Org, qui est le bras philanthropique de Google, qui était un partenaire technique et financier pour nous. Il fallait que je les contacte et je m'attendais à ce qu'ils disent: Vous êtes des losers, vous avez échoué alors qu'on vous a soutenu, on a cru en vous. Ils nous ont dit: Vous êtes pas des losers. Ce qui est cool. Vous avez appris plein de trucs. Le problème auquel vous vous attaquez de la mobilité sociale, de l'égalité des champs, c'est extrêmement complexe.

Ce n'est pas anormal que vous ne réussissiez pas du premier coup. On va vous ressoutenir pour vous vous permettez de vous retourner. Mais Il faudrait annoncer ça à une conférence à la mairie de Paris dans une semaine. Je plie bagage, je rends mon appartement, je quitte Rio, j'arrive à Paris. À Paris, je me réveille le lendemain matin et je me dis: Tiens, je vais aller prendre une douche. Non, je vais aller boire un verre d'eau. Non, je vais aller prendre une douche. J'étais incapable de prendre une décision hyper simple. Et là, je me suis dit: Il y a un truc qui fonctionne plus dans ton cerveau, Ludo. Et j'étais, en gros, les jours qui ont suivi Je suis incapable de faire quoi que ce soit. Je suis resté dans mon lit. Et puis, le jour J est arrivé. Et là, Clémence, ma cofondatrice, et une partie des quelques personnes qui allaient rester dans l'équipe pour essayer de sauver Chance, sont venues, j'ai pris une douche, ils m'ont mis du blush sur le visage et puis on est partis. Et là, j'arrive à la conférence, je suis en backstage, j'ai plus de cerveau et j'arrive sur scène.

Et là, il se passe un truc fou qui est qu'il y a un autopilote qui se met en marche comme un réflexe de survie et que je suis capable de parler. Je suis capable de parler à ce public, cette conférence qui s'appelle Impact au carré, avec 1000 personnes devant et ça sort et ça marche. Et puis, ça se passe bien, je sors de là, je rentre chez moi et là, c'était off. Et Clémence me dit: Ludo, je veux plus te voir pendant 15 jours. Donc, je pars faire une taleso à Evian comme un petit vieux. Et puis ensuite, je pars faire un jeûne dans les à l'eau pour arrêter de manger pendant une semaine et pour essayer de déclencher quelque chose en me disant: Je ne vais pas rester comme ça, comme un légume. Et puis, on se rassemble avec toute l'équipe, avec les 10 personnes qui restaient et en se disant: On repart de la feuille blanche et qu'est-ce qu'on va faire ? Qu'est-ce qu'on a raté ? Qu'est-ce qu'on va faire désormais ? Donc, chance, point. On commence par où ? Et un des trucs qu'on identifie, c'est qu'on avait beau trouver un système, trouver une direction professionnelle pour une personne, il y a 70% des jobs qui sont sur le marché gris, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas déclarés.

Et que si tu ne rentres pas exactement dans la case parce que tu n'as pas exactement le bon diplôme, tu n'as pas les bonnes expériences professionnelles passées, parce que tu viens d'une banlieue, parce que tu es un cadre, mais que tu te réorientes, alors tu vas être bloqué parce qu'on ne va pas te donner ta chance. Sauf si on peut créer un pont d'une certaine façon. Et c'est là qu'on a pensé à ce qui s'était passé pour Chance et pour moi. C'est-à-dire que si un monsieur qui s'appelle Mohamed Younous, qui est le prix Nobel de la paix, ne m'avait pas donné ma chance quelques années auparavant, il n'y aurait jamais eu de chance. Ça n'aurait jamais existé, en fait. Et qu'est-ce qui s'est passé ? C'est qu'en 2014, J'avais cette volonté de dire: On va essayer de créer un social business pour permettre aux gens de trouver leur voie. Et je suis parti au Bangladesh aller étudier pendant deux, trois semaines les différents modèles qui existaient là-bas et qui l'avaient développé, la Groupe In Bank, la joint venture avec Danone, etc. Et au bout des deux semaines, il y avait la journée mondiale du social business, qui sont 2 000 personnes qui viennent du monde entier.

Et la veille, Younus avait invité quelques délégations internationales à un dîner de gala. Je n'étais pas tout à fait invité, mais je trouvais mon moyen quand même. Et tu vois, généralement, dans le monde du social, les gens ne sont pas particulièrement fringués. Donc, je suis arrivé avec une chemise en jean et un pantalon vert. Et j'entre dans la salle, les femmes avaient de longues robes noires, les hommes avaient des vestes super chics et tout. Je me dis mince, Ludo, tu es complètement à côté de la plaque. Et j'avais 30 ans de moins que la moyenne des gens qui étaient là. J'arrive au cocktail, je me tourne vers mon voisin de droite: Bonsoir Monsieur, vous venez d'où ? Il me dit: Je viens du Kazakhstan. Je dis: Génial, moi, je viens de France. Et qu'est-ce que vous faites au Kazakhstan ? Il me dit: Je suis le ministre de l'Économie. Génial, moi, je suis Ludo, je suis le ministre de rien du tout. Et tu avais comme ça des gens, des gouvernements, des grandes fondations, des grandes entreprises, etc. Et puis, il nous arrive, il monte sur scène, tout le monde va s'asseoir aux tables de gala. Je vais m'asseoir au fond.

Il nous fait un speech super charismatique de 20 minutes. À l'issue de quoi, il nous dit: Écoutez, au Bangladesh, il est super impoli de commencer à dîner avant l'arrivée de tous les convives. Or, la délégation de Hong Kong est bloquée sur le trajet entre l'aéroport et l'hôtel. Donc, il demande à ses collaborateurs, collaboratrices: Est-ce que quelqu'un voudrait expliquer quelque chose par rapport à la journée du lendemain ? Et personne ne réagissait. Donc, je me suis dit: Ludo, c'est pour toi. Je me suis levé du fond, je me suis mis à courir avec ma chemise en jean entre les tables de gala. Et j'arrive en bas de la scène, je vois Younus, qui est normalement un mec super souriant, ouvre de grands yeux en disant: C'est qui ce petit jeune-là qui débarque ? Et je vois Emmanuel Fabert, qui était déjà une des figures en France de la réflexion de comment est-ce que l'entreprise, au cœur de l'économie, peut avoir un impact positif sur la société. Donc là, je me dis: Ludo, te foire pas. C'était les cinq secondes les plus longues de ma vie. Je monte tout doucement les marches en disant: Réfléchis, réfléchis, réfléchis. Et j'arrive à côté de Younus, Je n'avais pas l'air méchant, donc il me prête le micro et je leur dis: Bonsoir à tous, je m'appelle Ludovic, je suis français, j'ai 27 ans.

Et si je suis au Bangladesh ce soir, c'est parce qu'il y a quelqu'un dans cette salle qui a écrit un bouquin qui m'a beaucoup inspiré. Et je laisse une pause, parce que dans la salle, ils avaient tous écrit trois ou quatre bouquins, chacun, donc ils avaient essayé pour moi, celui-là. Et je dis: Emmanuel Fabert. Et ensuite, je pitch l'idée de chance pendant 15 minutes, quasiment la durée du discours de Younus. Et tu vois que je n'ai pas gagné en esprit de synthèse depuis lors. Et là, Younus, à la fin, me prend dans les bras et dit: Vous voyez, c'est exactement ça ma vision du social business. Il y a des millions de personnes qui viennent de backgrounds défavorisés dans le monde, qui tournent toute leur vie comme des hamsters parce qu'ils n'ont pas trouvé la voie dans à laquelle ils pourraient s'épanouir et donc performer et donc s'en sortir et sortir de leurs conditions. Et donc, en combinant le pouvoir de la psychologie et de la technologie, on peut créer un business model indépendant financièrement et avoir un impact à une échelle mondiale. Et donc, à partir d'aujourd'hui, je vais aider Ludovic et ça va fonctionner.

Et je suis descendu de scène, j'ai récupéré son 50 cartes de visite et c'était lancé parce qu'en fait, il m'avait donné ma chance, il avait ouvert son réseau de fête en appuyant et en prenant un risque à mes côtés. Et donc, pour revenir à nos moutons, ce qu'on s'est dit ce jour-là, d'extrêmes vulnérabilités de chance, on s'est dit: Il faut, en plus d'établir un projet professionnel hyper robuste grâce à la méthode Chance, avec les talents qui viennent nous voir et qu'on accompagne, il faut être capable de les connecter avec une personne du collectif Chance qui pourra leur donner cette chance, qui pourra leur ouvrir ce réseau, qui aura et qui créera ce déclic. C'est ce qu'on a appelé les duo-chances. Mais pour ça, il faut permettre à cette personne de se sentir à l'aise, cette personne qui va ouvrir son réseau, qui va donner sa chance, qui va être dans une logique Mon réseau et ton réseau. Et ça, ça passe par la robustesse de la méthode. Et c'est ça qu'on a fait pendant trois ans, à partir de ce jour-là, on a travaillé, travaillé, travaillé pour rendre ça extrêmement robuste et permettre ce dernier jalon, ce qui manquait, pour permettre d'ouvrir cette dernière porte et de permettre à tout un chacun de ne pas être bloqué et qu'en fait, ne pas connaître une personne ne soit plus jamais un obstacle pour faire ce que tu as envie de faire dans la vie.

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