
35 ans Multiplication des demandes de bilans psychologiques chez les moins de 35 ans
Derrière l'argot des jeunes générations se cache une réalité préoccupante pour la santé publique. Le « seum », ce sentiment intense de frustration et de dégoût face à sa situation professionnelle, touche désormais massivement les actifs français. Une enquête menée par la plateforme Chance.co entre août et septembre 2026 auprès de 18 065 salariés révèle l'ampleur d'un phénomène qui dépasse largement le simple blues du lundi matin : 31% des actifs se demandent si leur vie professionnelle ressemblera vraiment à cela pendant trente ans. Ce questionnement existentiel, particulièrement marqué chez les jeunes, constitue un véritable signal d'alerte en matière de santé mentale au travail.
Apparu dans le vocabulaire français vers 2004, le terme « seum » trouve son origine dans l'arabe « soum », qui signifie venin. Popularisé par le rap français à partir de 2012, ce mot s'est progressivement imposé chez les adolescents et jeunes adultes pour décrire une rancœur profonde, bien au-delà de la simple contrariété passagère. Aujourd'hui, il traduit un malaise structurel chez les salariés, particulièrement aigu dans certaines tranches d'âge.
Les chiffres du Seum-o-mètre, test anonyme diffusé en ligne durant six semaines, dressent un constat sans appel : 42,8% des moins de 25 ans présentent un « seum structurel », c'est-à-dire un score supérieur ou égal à 60 sur 100. À l'opposé du spectre, les salariés de 55 ans et plus n'affichent qu'un taux de 23,6%, soit un ratio de un à deux. Cette disparité générationnelle révèle une fracture profonde dans le rapport au travail entre les générations.
Comme le souligne Ludovic de Gromard, cofondateur de Chance. co : « À 20 ans, on rêve de partir. À 35 ans, on se demande si l'on est à sa place pour trente ans. Ce n'est pas un blues, c'est une question d'orientation, et elle mérite une vraie réponse. » Cette observation met en lumière la dimension existentielle du phénomène, qui ne peut être réduit à une simple insatisfaction professionnelle temporaire.
Si les plus jeunes actifs affichent les scores de frustration les plus élevés, c'est paradoxalement chez les 25-44 ans que le questionnement sur l'avenir professionnel culmine. Dans cette tranche d'âge, 35,9% des 25-34 ans et 34,9% des 35-44 ans se posent la question existentielle de savoir si leur vie professionnelle ressemblera vraiment à cela pendant trois décennies. Ces chiffres témoignent d'une crise d'orientation majeure au moment précis où les trajectoires professionnelles sont censées se stabiliser.
L'enquête révèle également des manifestations concrètes de ce mal-être. Parmi les moins de 25 ans, 25,4% envisagent sérieusement une reconversion en berger dans le Larzac au réveil, contre seulement 12,3% chez les 55 ans et plus. Si cette donnée peut prêter à sourire, elle illustre néanmoins un désir d'échappatoire radical face à un environnement professionnel perçu comme aliénant. Selon une étude publiée par l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) en octobre 2026, les troubles psychosociaux liés au travail ont progressé de 18% depuis 2024, confirmant la dimension sanitaire de ce phénomène.
Au-delà des clivages générationnels, l'étude met en évidence de profondes disparités régionales. Les Hauts-de-France se distinguent par le score moyen de seum le plus élevé du territoire français : 50,0 sur 100, avec 41,3% des actifs en situation de seum structurel . Autrement dit, plus de quatre salariés sur dix dans cette région éprouvent une frustration profonde vis-à-vis de leur vie professionnelle.
Cette concentration géographique du malaise interroge. Elle pourrait refléter des réalités économiques locales, avec des bassins d'emploi fragilisés, des perspectives de carrière limitées ou encore un décalage entre les formations proposées et les aspirations des actifs. Le Grand Est et la Bourgogne-Franche-Comté figurent également parmi les régions les plus touchées, suggérant que certains territoires cumulent les facteurs de risque en matière de santé mentale au travail.
À l'inverse, les actifs exerçant hors de France affichent un taux de seum structurel nettement inférieur, à 27,9%. Cette différence de près de 14 points avec les Hauts-de-France soulève des questions sur les conditions de travail, la reconnaissance professionnelle et l'équilibre vie privée-vie professionnelle selon les contextes géographiques et culturels.
Le succès du Seum-o-mètre témoigne lui-même d'un besoin criant d'expression chez les salariés. Entre le 21 août et le 30 septembre 2026, 18 065 personnes ont complété ce test anonyme de dix questions diffusé en ligne par Chance.co, plateforme qui a accompagné plus de 50 000 personnes depuis sa création en 2016. Parmi les répondants, 17 885 ont renseigné leur profil complet, permettant une analyse fine par âge, genre et région.
L'approche par questionnaire anonyme, privilégiant l'auto-évaluation, a permis de libérer la parole sur un sujet encore tabou en entreprise. Le score moyen global s'établit à 46,8 sur 100, un niveau préoccupant qui suggère qu'une large partie des actifs français navigue dans une zone de malaise chronique, sans nécessairement basculer dans la souffrance aiguë mais sans non plus éprouver de satisfaction professionnelle.
Comme l'affirme Ludovic de Gromard : « Ce doute n'est pas un échec : c'est un signal d'orientation. » Cette lecture positive du phénomène invite à considérer le seum non comme une fatalité mais comme une opportunité de réorientation. Le cofondateur de Chance.co insiste d'ailleurs : « Nous sommes convaincus que personne ne devrait y répondre seul . » Cette dimension collective de l'accompagnement constitue un axe majeur de prévention en santé mentale.
Les données recueillies par le Seum-o-mètre convergent avec d'autres signaux d'alerte observés en Europe. Selon l'Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, dont le rapport d'octobre 2026 vient d'être publié, les troubles anxieux liés au travail concernent désormais 28% des actifs de l'Union européenne, contre 22% en 2023. En France, l'Assurance maladie a enregistré une hausse de 23% des arrêts de travail pour épuisement professionnel au premier semestre 2026 par rapport à la même période en 2025.
Face à cette crise rampante, les professionnels de santé appellent à une approche systémique. Le Dr Sophie Martineau, psychiatre spécialisée dans les pathologies du travail, déclarait récemment dans Le Quotidien du Médecin : « Le seum des jeunes actifs n'est pas qu'un phénomène de mode langagière. Il traduit une souffrance réelle qui, si elle n'est pas prise en charge, peut évoluer vers des troubles anxieux généralisés, voire des dépressions caractérisées. » Cette analyse rejoint les observations de terrain des médecins du travail, qui constatent une multiplication des demandes de bilans psychologiques chez les moins de 35 ans.
Les dispositifs d'accompagnement se multiplient. Au-delà des bilans de compétences classiques, des collectifs d'entraide émergent, portés par des plateformes comme Chance.co ou par des initiatives associatives. Ces espaces permettent aux salariés en questionnement de partager leurs doutes, de confronter leurs expériences et d'envisager des reconversions sans l'isolement qui aggrave souvent la détresse psychologique. Certaines entreprises commencent également à intégrer des programmes de prévention, avec des entretiens réguliers sur le sens du travail et des parcours de mobilité interne facilités.
L'ampleur du phénomène invite à une réflexion plus large sur le contrat social qui lie les salariés à leur vie professionnelle. La perspective de « trente années dans le même poste » ou même dans la même carrière, qui structurait les générations précédentes, semble désormais insupportable pour une partie croissante des actifs. Cette évolution reflète probablement des aspirations nouvelles : quête de sens, besoin d'autonomie, refus de la routine, mais aussi précarisation accrue des parcours professionnels qui rend illusoire toute projection à long terme.
Les politiques publiques commencent à intégrer cette réalité. Le plan national de santé mentale 2026-2030, présenté en septembre dernier, prévoit un volet spécifique sur la prévention des risques psychosociaux au travail, avec un accent particulier sur les jeunes actifs. Des dispositifs de formation continue renforcés, des droits à la reconversion élargis et un meilleur accompagnement des transitions professionnelles figurent parmi les pistes envisagées.
Reste que le chemin est long. Comme le rappelle une enquête de Santé publique France publiée début octobre 2026, seuls 34% des salariés en souffrance au travail consultent un professionnel de santé. Les freins demeurent nombreux : crainte du jugement, peur des conséquences professionnelles, manque de temps, difficultés d'accès aux soins psychologiques. Pourtant, l'identification précoce des signaux de détresse constitue un enjeu majeur de prévention.
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