
Près d'un jeune sur deux se demande s'il pourra vraiment supporter sa carrière pendant 30 ans. Ce n'est pas un simple malaise passager : il s'agit d'une rupture générationnelle qui met en lumière les faiblesses du modèle social français et la promesse non tenue d'une vie professionnelle épanouissante. L'enquête du Seum-o-mètre réalisée par Chance.co en août et septembre 2026 auprès de 18 065 actifs révèle un fossé important entre générations, territoires et aspirations.
42,8 % des moins de 25 ans ressentent une frustration intense
Le constat est frappant. Parmi les actifs de moins de 25 ans interrogés, 42,8 % affichent un score de frustration intense, ou « seum structurel », supérieur ou égal à 60 sur 100. Ce terme, issu de l'arabe « soum » (venin) et popularisé par le rap français depuis 2012, désigne une profonde insatisfaction face à sa situation. Ce chiffre traduit un rejet massif du modèle actuel. Un quart des jeunes salariés (25,4 %) envisagent sérieusement une reconversion radicale, comme devenir berger dans le Larzac. Ce fantasme illustre l'ampleur du décrochage : fuir semble plus attrayant que persévérer.
Ludovic de Gromard, cofondateur de Chance.co , analyse : « À 20 ans, on rêve de partir. À 35 ans, on se demande si l'on est à sa place pour trente ans. Ce n'est pas un simple blues, mais une question d'orientation qui mérite une vraie réponse. » Cependant, la réponse collective se fait attendre. Les institutions peinent à comprendre l'urgence d'une génération qui refuse la linéarité professionnelle héritée des Trente Glorieuses.
Différence de perception chez les plus de 55 ans
À l'autre bout du spectre, seuls 23,6 % des actifs de 55 ans et plus présentent un seum structurel. Le contraste est saisissant : un jeune sur deux, contre un senior sur quatre. Pourquoi une telle disparité ? Les plus âgés ont grandi dans un contexte de plein emploi relatif, de progression salariale prévisible et de retraite assurée. Leur contrat social a tenu ses promesses. Les jeunes, eux, font face à un marché du travail fragmenté, des carrières instables, un pouvoir d'achat stagnant et un avenir climatique incertain. Comme le souligne l'analyse des inégalités de retraites , la confiance dans le système s'érode à mesure que les garanties disparaissent.
La remise en question d'une carrière de 30 ans
Tous âges confondus, 31 % des actifs interrogés se demandent : « Est-ce vraiment ça, ma vie professionnelle pour les 30 prochaines années ? » Le doute culmine entre 25 et 44 ans (35,9 % des 25-34 ans, 34,9 % des 35-44 ans). Ces âges représentent le moment où l'on réalise que la trajectoire choisie pourrait devenir définitive. Le travail, censé structurer l'identité et assurer l'épanouissement, devient source d'angoisse. La promesse sociale s'effrite : travailler dur ne garantit plus reconnaissance, sécurité ou sens.
Ludovic de Gromard souligne : « Ce doute n'est pas un échec, mais un signal d'orientation. » Cependant, peu d'entreprises ou de politiques publiques prennent ce signal au sérieux comme une priorité stratégique. L'accompagnement demeure marginal, souvent accessible uniquement à ceux qui peuvent financer un bilan de compétences.
Le rêve de reconversion face à la réalité économique
Le rêve de reconversion radicale (berger, artisan, néo-rural) est présent sur les réseaux sociaux et dans l'imaginaire collectif. Pourtant, ce rêve masque une réalité économique difficile : changer de vie implique souvent une baisse de revenus, une précarité accrue et un isolement social. Les 25,4 % de jeunes actifs qui y pensent savent qu'ils ne franchiront probablement jamais le pas. Ce rêve devient alors un exutoire face à l'impossibilité de changer son quotidien. La société produit des frustrés chroniques, incapables de partir mais également incapables de rester sereinement.
Un taux élevé de frustration dans certaines régions
Les Hauts-de-France affichent le taux de seum structurel le plus élevé : 41,3 %, soit plus de quatre salariés sur dix. Le score moyen régional atteint 50 sur 100, contre 46,8 au niveau national. Le Grand Est et la Bourgogne-Franche-Comté suivent de près. Ces régions cumulent désindustrialisation, chômage élevé, faiblesse des services publics et désertification culturelle. Le malaise professionnel y devient un marqueur d'inégalités sociales et géographiques. À l'inverse, les actifs expatriés ou installés hors de France métropolitaine ne sont que 27,9 % à présenter un seum structurel. La géographie du bien-être au travail met en lumière les fractures du modèle social français.
Réponses privées et défaillances publiques
Depuis 2016, Chance.co a aidé plus de 50 000 personnes dans leur réorientation professionnelle via des bilans de compétences et des collectifs d'entraide. Si cette initiative est louable, elle soulève une question : pourquoi un acteur privé doit-il compenser les lacunes de l'orientation publique et de la formation continue ? L'État, les régions et les partenaires sociaux peinent à élaborer une réponse collective à un phénomène touchant un tiers des actifs. De Gromard conclut : « Nous sommes convaincus que personne ne devrait y répondre seul. » Pourtant, la solitude reste la norme. Les entreprises privilégient la productivité immédiate, l'État réduit les budgets de formation, et les salariés naviguent à vue.
La crise du seum révèle l'épuisement d'un modèle. Les jeunes actifs ne demandent pas l'impossible : ils veulent du sens, de la reconnaissance et la possibilité de se projeter dans une vie professionnelle non épuisante. Comme le montre l'analyse sur les retraites et la dignité , cette question traverse toutes les étapes de la vie active. Ignorer ce signal, c'est risquer une démobilisation générationnelle. Reste à savoir si les décideurs entendront cet avertissement avant qu'il ne soit trop tard.
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