

Ils ont entre 18 et 24 ans, terminent leurs études et observent le marché du travail avec inquiétude, et une question qui les taraude : leur métier existera-t-il encore dans cinq ans ? En mai 2026, OpinionWay a interrogé 513 étudiants français pour Chance. Les réponses à cette enquête esquissent le portrait d'une génération sous pression, pleinement consciente des transformations que l'IA va entraîner. Si beaucoup redoutent une insertion professionnelle plus difficile, ils déplorent aussi des formations que plus d'un sur deux juge en retard sur les réalités du marché du travail. Pendant ce temps, grandes écoles et universités s'efforcent de réinventer leurs cursus. Une question se pose : les formations évoluent-elles suffisamment vite ?
Pas moins de 61 % des 18-24 ans interrogés se disent inquiets pour leur avenir professionnel en raison de l'essor de l'IA. Un sur deux craint que cette technologie ne remplace le métier auquel il se destine. Plus largement, 77 % anticipent un marché du travail plus compétitif pour les jeunes diplômés, dont 32 % en sont convaincus.
Cette perception se reflète également dans leur rapport à l'emploi. Près de six étudiants sur dix (soit 59 %) estiment que l'IA rend déjà plus difficile la recherche d'un poste. Dans le même temps, 67 % considèrent que la maîtrise de ces outils est devenue un atout indispensable pour être recruté dans leur secteur.
Face à ces évolutions, beaucoup jugent leur formation insuffisamment adaptée. Ainsi, 57 % estiment que leur établissement est en retard sur les enjeux liés à l'intelligence artificielle, tandis que 58 % considèrent que les cursus proposés ne répondent pas aux réalités d'un marché du travail en pleine recomposition sous l'effet de ces technologies.
L'ensemble de ces résultats, issus du sondage OpinionWay pour Chance, dessinent le portrait d'une génération consciente des transformations à l'œuvre et de leurs implications pour son avenir professionnel. Ils mettent également en lumière un décalage perçu entre l'ampleur de ces mutations et la préparation que les étudiants estiment recevoir pour y faire face.
Le premier enseignement de l'étude bouscule une idée reçue : l'angoisse dominante n'est pas celle que « l'IA va tout remplacer » mais davantage celle qui murmure que « l'IA va durcir l'entrée dans la vie active ». Le point de rupture est ainsi le premier emploi, qui implique, selon eux, plus de concurrence, plus d'incertitudes et plus de filtrage. Les 77 % d'étudiants qui anticipent un marché plus compétitif, combinés aux 59 % qui estiment que l'IA rend déjà plus difficile la recherche d'emploi, dessinent une angoisse structurelle : celle d'une porte d'entrée vers l'emploi qui se rétrécit.
Pour Ludovic de Gromard, co-fondateur de Chance.co, le diagnostic est le suivant : « Les étudiants ont compris que l'IA révolutionne le monde du travail dans lequel ils sont censés entrer, mais ils ne se sentent pas suffisamment outillés pour savoir comment y entrer. Quand 77 % anticipent un marché plus compétitif et que 61 % se disent inquiets pour leur futur professionnel à cause de l'IA, on voit bien que les jeunes ne font pas l'autruche sur le sujet, ils sont les premiers concernés et commencent à se mettre en action. Il y a une urgence sociétale à les soutenir. »
Pour Éloïc Peyrache, directeur général d'HEC Paris, cette anxiété est légitime, mais elle appelle une réponse nuancée : « Les inquiétudes exprimées par les étudiants sont légitimes : l'intelligence artificielle va profondément transformer le marché du travail et certains métiers. Il est donc essentiel que chacun apprenne à comprendre et à maîtriser ces outils. »
Mais il met aussitôt en garde contre une lecture uniquement défensive : « Il serait erroné de ne voir dans l'IA qu'une menace. En abaissant fortement le coût d'accès à de nombreuses compétences, elle ouvre aussi des possibilités inédites d'innovation, d'entrepreneuriat et de création de valeur. De nombreux secteurs vont connaître des essors importants. »
Isabelle Ryl, directrice de la Paris School of AI de l'Université PSL et vice-présidente Intelligence Artificielle de l'Université PSL, partage ce refus du catastrophisme, tout en nommant précisément ce qui génère l'inconfort : « Le mot « inquiet » est peut-être un peu fort. Il évoque un état de stress qui n'est pas très productif. Mais il est important qu'ils soient vigilants, et en veille, la peur n'évite pas le danger. »
Elle pointe la rapidité du bouleversement comme explication naturelle de cette anxiété : l'IA générative est sortie fin 2022, soit une durée plus courte qu'un cursus de cinq ans post-bac ; et pourtant, le monde professionnel a déjà radicalement changé. Elle ajoute : « Je ne suis pas étonnée que les jeunes soient inquiets, parce qu'aujourd'hui, on entend tout et son contraire d'un jour à l'autre. Cela s'explique par le fait que nous soyions dans une période de découverte d'une technologie, et d'appropriation par les différents métiers. Il va forcément y avoir une autorégulation. »
Du côté des écoles d'ingénieurs, le regard est lui aussi nuancé. Frédéric Gauthier, Directeur stratégie et innovation, relativise la crainte du remplacement tout en pointant un angle rarement évoqué : « Nous ne croyons pas que l'IA remplacera le métier auquel se destinent nos étudiants techniciens supérieurs, experts et ingénieurs. En revanche, il est certain que la généralisation de l'utilisation de l'IA dans les différents secteurs d'activité va impacter leur façon de travailler et leur rôle. »
Il ajoute une inquiétude plus spécifique : « L'impact de l'IA sur la capacité des entreprises à accueillir en stage et en apprentissage des jeunes qui, jusqu'ici, se voyaient confier des tâches progressives leur permettant de monter en compétence. Or, pour être en capacité de mettre en œuvre une collaboration efficace avec l'IA, il est indispensable d'avoir, au cours de son parcours, réalisé ces tâches et compris les fondamentaux du métier. »
Le deuxième enseignement de l'étude questionne la capacité des établissements d'enseignement supérieur à s'adapter à ces évolutions. Les étudiants ne rejettent pas l'IA : 63 % pensent même qu'elle peut aider à trouver un emploi plus rapidement, et 67 % la considèrent comme un atout indispensable dans leur secteur. Ce qu'ils dénoncent, c'est l'écart entre l'information reçue et la préparation concrète.
60 % des répondants jugent que leur établissement les informe suffisamment sur l'impact de l'IA dans leur futur métier. Mais 51 % ne sont pas d'accord avec l'affirmation « mon établissement me forme concrètement à l'usage des outils d'IA ». Plus sévères encore, 57 % des répondants considèrent que leur établissement est en retard sur les enjeux IA, et 58 % estiment que les formations ne sont pas adaptées aux réalités du marché du travail avec l'IA. Le sentiment exprimé par les étudiants est celui d'être lâchés dans un monde en perpétuel changement, sans avoir les clés pour l'appréhender.
Éloïc Peyrache identifie précisément la responsabilité qui en découle pour les grandes écoles : « La responsabilité des grandes écoles est de préparer les étudiants à ce nouveau monde, non pas en les protégeant de l'IA, mais en leur donnant les moyens d'en faire un avantage. »
Sur la question des formations potentiellement trompeuses et cursus courts promettant de former rapidement à l'outil à la mode, la directrice de la Paris School of AI à PSL partage son analyse : le milieu académique lui paraît raisonnable, mais elle n'exclut pas que des « officines » profitent des craintes des étudiants. Son analyse est structurelle : « Je me méfie des formations centrées autour d'un outil. Former quelqu'un à utiliser un outil, ce n'est pas lui apprendre l'algorithmique et ses ressorts. Quelqu'un qui a assimilé les fondements d'une technologie peut ensuite s'adapter à n'importe quel outil. »
La même logique vaut pour l'IA : « Quelqu'un qui ne connaît rien à un domaine aura beaucoup de mal à utiliser l'IA générative de manière appropriée, ne serait-ce que pour formuler les bons prompts. »
Elle soulève par ailleurs une question structurelle que peu d'acteurs du marché tranchent encore ; celle de la disparition annoncée des postes juniors dans certains secteurs comme les cabinets de conseil : « Si nous disons que nous n'avons plus besoin de juniors dans les cabinets de conseil, comment fabrique-t-on des seniors ? Je crois que cette question se posera dans tous les domaines. » Un argument qui relativise les discours les plus radicaux sur le remplacement, et qui pointe vers une autorégulation inévitable du marché.
Sur le terrain des écoles d'ingénieurs, Frédéric Gauthier apporte un éclairage complémentaire sur les perspectives d'emploi. En s'appuyant notamment sur le Rapport Montaigne, il rappelle que « les projections en besoins d'ingénieurs et de techniciens supérieurs montrent que les perspectives d'emploi dans ces métiers restent très positives. »
Mais il formule une mise en garde qui rejoint celle d'Isabelle Ryl sur les juniors : « Il est primordial d'accompagner et d'orienter collégiens et lycéens vers ces métiers pour répondre à ces besoins ; faute de quoi, les employeurs seront contraints de se tourner vers des solutions technologiques basées sur l'IA, moins qualitatives qu'un recrutement humain, mais qui pallient en partie les déficits de main-d'œuvre. »
Face à cette recomposition, un consensus se dessine du côté des établissements : la formation à l'IA ne peut pas se réduire à l'apprentissage d'outils. Ce qui prime est la capacité à s'en servir avec discernement. Éloïc Peyrache formule cette conviction : « Plus l'IA progresse, plus les compétences humaines deviennent importantes : comprendre les problèmes, exercer son jugement, choisir entre plusieurs solutions et rendre les choses possibles. »
Isabelle Ryl porte le même message, avec une précision pédagogique : « Au sein de l'Université PSL, nous ne formons pas des utilisateurs d'outils. Nous cherchons à former des esprits capables de comprendre comment les technologies fonctionnent et pourquoi. » Elle insiste sur le rôle croissant des soft skills : « Nous développons de plus en plus les compétences complémentaires, qui positionnent les personnes dans une relation humaine en entreprise et dans une compréhension globale des métiers qu'elles exerceront. Nous intégrons l'usage de l'IA pour aller plus vite, faire mieux et plus, et non pour faire 'à la place'. L'outil complète, il ne se substitue pas. »
Ce cadrage rejoint ce que les étudiants eux-mêmes semblent avoir intégré : 90 % des managers interrogés dans une étude parallèle menée par Excelia avec Ipsos estiment que leur fonction repose sur des compétences humaines auxquelles l'IA ne peut se substituer. La convergence entre la perception des étudiants qui craignent la compétition mais valorisent la maîtrise et celle des managers en exercice dessine une même conviction : l'IA est un levier, pas un substitut.
Frédéric Gauthier partage cette grille de lecture depuis le terrain des écoles d'ingénieurs : « Les compétences cognitives et comportementales sont aujourd'hui les plus différenciantes : esprit critique, pensée systémique et jugement ne sont pas un supplément aux compétences techniques, elles en sont le prérequis pour que ces compétences techniques soient réellement utiles. »
Il précise : « Ces compétences ne sont pas fondamentalement nouvelles pour un ingénieur ou un technicien expert, qui est depuis longtemps amené à piloter des projets pluridisciplinaires, à faire appel à des équipes internes et externes, à évaluer les options proposées et à arbitrer. Au fond, l'IA ne remplace pas le discernement humain : elle le rend encore plus indispensable. »
Sur l'horizon à cinq ans, Isabelle Ryl choisit l'espoir plutôt que la résignation : « J'ai l'espoir que nous soyons actuellement dans un moment de flou qui se stabilisera assez rapidement, et que les jeunes qui s'engagent aujourd'hui dans leurs études ne soient plus confrontés à cette incertitude dans cinq ans. »
Au-delà des cursus formels, Isabelle Ryl adresse un conseil pratique aux étudiants qui souhaitent rester à la page sur les évolutions de l'IA en dehors de leur formation. Dans ses propres programmes, la mise à jour est naturelle : les enseignants sont des chercheurs de pointe qui produisent eux-mêmes la connaissance. Mais pour ceux qui sont dans d'autres formations, elle recommande de s'appuyer sur des ressources en ligne fiables ; celles proposées par des universités reconnues, plutôt que par des influenceurs. « La qualité d'une ressource est liée à son ancrage dans la recherche ; c'est le métier du chercheur que de savoir ce qui se fait dans son domaine. »
La Paris School of AI de PSL a elle-même mis en ligne un MOOC intitulé La magie du prompt, accessible à un large public, y compris sans prérequis techniques. D'autres grandes universités françaises et internationales proposent des ressources équivalentes. Et son message final aux étudiants reste sans ambiguïté : « Il ne faut pas être inquiet. Mais il ne faut pas non plus être passif. L'important, c'est d'être bien formé, d'avoir l'esprit aiguisé pour pouvoir s'adapter à toutes les révolutions technologiques qui vont venir. »
Du côté des écoles d'ingénieurs, Frédéric Gauthier formule un même appel à l'action : « Il devient essentiel d'aider les jeunes à construire des portfolios qui valorisent non seulement leurs expériences professionnelles et leurs projets pédagogiques, mais aussi leurs compétences comportementales et cognitives. »
Et il conclut par une formule, résumant l'enjeu : « Plus les tâches sont automatisées, plus la maîtrise des règles de l'art doit être portée par l'humain. C'est lui qui engage sa responsabilité, arbitre les solutions, détecte les aberrations et garantit la qualité finale. »
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