Deux catégories qu’il vaut mieux ne pas confondre
L’anthropologue David Graeber a popularisé une distinction qui a fait beaucoup de bruit et qui reste utile. D’un côté, ce qu’il appelle les emplois inutiles : des postes prestigieux, bien rémunérés, socialement valorisés, dont la disparition ne changerait rien pour personne, et dont ceux qui les occupent sont souvent les premiers à le penser. De l’autre, les emplois pénibles : indispensables au fonctionnement de la société, exercés dans des conditions difficiles, mal payés et souvent méprisés.
Le paradoxe qu’il pointe est celui-là : plus une activité est manifestement nécessaire, moins elle tend à être reconnue et rémunérée.
La question qu’on n’ose pas se poser
Cette grille éclaire une expérience très commune en reconversion, et il faut la nommer franchement. On quitte un poste vide de sens, on cherche autre chose, on trouve. Et deux ans plus tard, on ressent exactement la même chose, dans un secteur plus vert, plus éthique ou plus moderne, avec un intitulé plus flatteur.
Autrement dit : rien ne garantit qu’un changement de métier règle la question de l’utilité. On peut passer d’un emploi qui ne sert à rien à un autre emploi qui ne sert à rien, avec une meilleure étiquette dessus. Cette question est inconfortable et elle est rarement posée aussi crûment, parce qu’elle met en cause la promesse implicite de toute reconversion.
Distinguer l’utilité réelle du récit d’utilité
Or les deux se confondent facilement. Un secteur peut avoir un discours impeccable sur sa mission et des postes dont la contribution effective est nulle. À l’inverse, une activité sans aucun récit valorisant peut être d’une utilité évidente.
Quelques questions permettent de faire le tri avant de s’engager, et elles se posent aux personnes en poste, pas aux plaquettes.
- Que se passerait-il, concrètement, si ce poste n’existait pas pendant six mois ?
- Qui, nommément, est mieux après votre intervention : un client, un collègue, un usager, un patient ?
- Le temps de travail est-il consacré à produire quelque chose, ou à coordonner, reporter et justifier la production des autres ?
- Les personnes qui exercent ce métier depuis dix ans le trouvent-elles utile, et pour quelles raisons précises ?
La quatrième question est de loin la plus rentable. Elle suppose d’aller parler à des gens plutôt que de lire des offres d’emploi, et elle donne des réponses qu’aucune fiche métier ne contient.
L’utilité n’est pas forcément le bon critère
Un avertissement, tout de même, parce que ce raisonnement peut devenir un piège. L’utilité sociale n’est pas la seule chose qui rende un travail vivable, et elle ne compense pas tout. Un métier utile exercé dans des conditions qui vous détruisent reste un mauvais choix. La rémunération, l’organisation, l’équipe, la charge, la reconnaissance comptent aussi, et il n’y a rien d’indigne à les prendre en compte.
Il faut aussi se méfier de l’étalon héroïque. Rendre trois cents personnes légèrement moins en difficulté est une contribution réelle, même si elle ne se raconte pas bien en soirée.
Ce que cela change dans la méthode
La conclusion pratique est simple. Si le sens est ce qui vous a mis en mouvement, alors il doit devenir un critère explicite de votre projet, avec une définition à vous, et pas un espoir vague déposé sur le prochain poste. Écrivez ce que veut dire « utile » pour vous, en une phrase, puis vérifiez cette phrase auprès de gens qui exercent le métier visé.
C’est le seul moyen de ne pas refaire le même chemin. Nos articles sur le sens au travail et sur le sens comme prétendu problème de riches prolongent cette réflexion.




















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